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Les Sarmates


La présentation des Scythes et des "Peuples scythiques" apparentés.

Modérateurs: Alokhan, Che Khan

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Message 02 Oct 2005, 21:00

Les Sarmates

Les Sarmates


Peuple Scythique d'Europe / Type physique : europoïde

Il est probable qu'avant de prendre le nom de sarmate, ils furent d'abord les Sauromates.

leur nom est iranien et signifie les « fourrures (*coma-) noires (*sau-) . Les Mélanchlaines également cités par Hérodote sont sans doute le même peuple, sous un nom traduit approximativement en grec.

Cest une population nomade iranophone (comme les Scythes) des steppes de Russie méridionale.

L'expression archéologique des Sauromates fait référence à la culture développée du Vème au IVème siècle avant notre Ere dans les steppes russes du Don à l'Oural, et dans l'ouest du Kazakhstan.

Cette culture pastorale et guerrière, socialement différenciée, est conforme au modèle scythique classique.

Elle fait, par exemple, une place d'honneur aux femmes jusque dans les activités guerrières. Cela corrobore les dires d'Hérodote et fonde les traditions légendaires sur les Amazones, connues tant chez les Grecs que dans la poésie épique des Ossètes. 20 % des tombes féminines des VIème-IVème siècles av. J-C contiennent des armes et des harnachements de chevaux.

On divise la culture sarmate en 4 périodes :

- La culture "sauromate" ->du VIIème au IVème siècle av J-C
- La culture "sarmate ancienne" -> du IVème au IIème siècle av J-C
- La culture "sarmate moyenne" -> du IIème siècle av J-C au IIème siècle ap J-C
- La culture "sarmate tardive" -> du IIème au IVème siècle ap J-C

L'influence des Sauromates s'étend aux Vème-IVème siècles av J-C à une partie du Caucase septentrional, jusqu'à la Kouma et au Térek (kourganes d'Atchi­koulak et de Bajigan). A partir du IVème siècle avant notre Ere, les Sauromates commencent à franchir le Don et le Donets septentrional et à se heurter aux Scythes d'Ukraine.

Sur le plan archéologique, cette expansion et ces variations terminologiques correspondent à la diffusion de la culture de Pro khorovka, apparue au IVème siècle dans l'Oural et rapidement propagée vers l'ouest.

On peut donc penser que les Sarmates historiques se sont constitués à partir des Sauromates, dont ils ont conservé le nom, mais en assimilant d'autres groupes iraniens plus orientaux.

De toute façon, les Sarmates n'ont jamais formé un peuple unique. Ils sont, comme la plupart des peuples nomades, divisés en tribus ou en confédérations tribales.

La poussée vers l'ouest des Sarmates s'accentue à partir du IIème siècle av. J-C. Elle coïncide avec la diffusion de ce que les archéologues nomment " culture sarmate moyenne". Cette expansion est contemporaine de celle des Parthes (aux fortes affinités "scythiques") en Perse, et des Saces et Tokhariens plus loin à l'est.

Les échos de la conquête des steppes ukrainiennes par les Sarmates se rencontrent chez Diodore de Sicile, qui écrit au ler siècle av J-C mais rapporte des événements antérieurs. Pour Diodore, les Sarmates "dévastèrent une partie consi­dérable de la Scythie et, exterminant les vaincus jusqu'au dernier, transformèrent en dé­sert la plus grande partie du pays".

Comme à propos des Cimmériens et des Scythes cinq siècles auparavant, on peut se demander si ce tableau est réaliste. Des Scythes survivront en tout cas jusqu'aux premiers siècles de notre Ere, vers l'embouchure du Danube (« Petite Scythie ») et surtout en Crimée. La culture scythe tardive de Crimée manifeste d'évidentes influences sarmates.

Les modalités de cette conquête sont inconnues. Nous ignorons tant les rapports de force entre Sarmates et Scythes que la situation politique de ces derniers avant leur défaite.

On a invoqué un affaiblissement progressif du ou des royaumes scythes après les guerres contre les Macédoniens et la mort du grand roi Athéas (339 av J-C), ou la supériorité militaire que les Sarmates auraient tiré de leur cavalerie lourde cuirassée à condition qu'elle ait déjà existé en nombre à cette époque.

Quoi qu'il en soit, les Sarmates dominent dès le début du Ier siècle av J-C toute la steppe ukraino-russe, du Danube à l'Oural, et une partie du Caucase.

Le rayon de leurs déplacements saisonniers peut at­teindre 100 à 400 km, suivant des estimations faites dans la zone Volga-Oural. La transgression de limites souvent mal définies, les vols de bétail, doivent être des causes permanentes de guerre.

Avec les Sarmates apparaissent d'ailleurs dans les steppes les signes héraldiques familiaux que les ethno­graphes désignent du nom turco-mongol de tamga et qui servent à marquer le bétail et les objets domestiques et même à signaler des points de passage.

La diversité des mobiliers funéraires montre que la société est nettement hié­rarchisée.

Les grandes confédérations tribales sont dirigées par des « rois » qui font surtout figure de chefs de guerre. Il existe certainement, au-dessus de la masse des hommes libres (l'esclavage ne semble pas représenter une réalité importante), une élite de "nobles". C'est le schéma que l'on reconstitue déjà chez les Scythes, et c'est celui qui s'est perpétué jusqu'à l'époque moderne au Caucase.

Les femmes peuvent occuper de hautes situations (une reine sarmate, Amagê, est mentionnée au IIème siècle). Les sépultures féminines ne contiennent plus d'armes comme aux époques précédentes, mais le mobilier funéraire com­prend souvent des objets mi-utilitaires, mi-rituels (miroirs métalliques, autels­cassolettes portatifs) qui peuvent suggérer
le service de certains cultes liés au feu domestique.

Dans le domaine militaire, sans innover absolument, les Sarmates développent des tactiques et des types d'armes peu employés par les Scythes. Ainsi, « les chefs et tous les nobles », comme les appelle Tacite, forment une cavalerie lourde de lanciers cuirassés (cataphractaires), qui agit par le choc au moment décisif d'une bataille, lorsque le terrain a été préparé par le harcèlement des archers montés (fournis par la masse des hommes libres non-nobles).

C'est sans doute pour ces cavaliers lourds que se répand l'épée longue de taille à pommeau discoïdal, concurremment à l'habituelle épée courte à pommeau annulaire.

La religion n'est connue qu'à travers les sépultures et les traces de rites funé­raires qu'elles peuvent contenir. Ce sont généralement des tertres (kourganes) recouvrant des fosses individuelles ou collectives de structure variable. On a notamment essayé d'attribuer aux Roxolans un type particulier de fosse où le corps est placé en diagonale, mais le fait est contesté. Les défunts sont toujours accompagnés d'un mobilier proportionnel à leur statut.

L'art sarmate repose sur les mêmes traditions animalières que celui des Scythes, mais il n'a pas connu la même hellénisation. Il nourrit une prédilection pour les incrustations de matériaux colorés (pierres semi-précieuses, verre), que l'on rencontre aussi dans d'autres parties du monde iranien antique, comme en Bactriane.

Durant plus de mille ans, le peuple sarmate joua un rôle politique et militaire important en Europe centrale et orientale. Tour à tour ennemis et auxiliaires de l'empire romain, nombres d'entre eux se sont installés en Gaule et même en Grande-Bretagne.

PS: Pour tous ceux qui serait curieux d'en apprendre plus, je vous conseille l'exellent ouvrage de Iaroslav Lebedynsky aux Editions Errance. Cet ouvrage très complet présente ce peuple sous différents aspects et est richement illustré de dessins d'objets provenant de fouilles archéologiques
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Message 30 Nov 2006, 23:43

Principales Tribus Sarmates

Principales Tribus Sarmates


- Les Aorses : Tribu sarmate située à l'est du Don et jusqu'à la mer Caspienne.

- Les Lazyges : Tribu sarmate située en premier lieu dans les plaines d'Ukraine occidentale puis en Hongrie

- Les Roxolans : Tribu sarmate située en premier lieu dans les plaines d'Ukraine puis en 'Moldavie-Valachie'.

- Les Siraques : tribu sarmate située au Caucase (Nord-Ouest)


NB : certains spécialistes considérent les Alains comme étant, eux aussi, une tribu sarmate.
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Message 26 Nov 2010, 11:50

Les Sarmates (suite)

Les Sarmates décrits par Ammien Marcellin :


Ammien Marcellin, Homme politique, militaire de haut rang et historien romain nous parle des Sarmates lors de leur soumission par Constance II en 358 ap J-C

Auguste passait alors l'hiver à Sirmium: son repos y fut troublé par des courriers qui lui apportèrent une fâcheuse nouvelle, celle de la jonction des Quades et des Sarmates. Ces deux peuples, chez qui la proximité de territoire, et une similitude de moeurs et de manière de combattre, entretient une sorte d'intelligence, ravageaient de concert, par petits détachements, les deux Pannonies et la haute Mésie.

Tous deux entendent mieux la petite guerre que les batailles rangées. Ils portent de longues lances et des cuirasses de toile, sur lesquelles de petites lames de corne polie s'étagent à la façon des plumes sur le corps d'un oiseau. Ces peuples n'emploient guère que des chevaux hongres; parce que ceux-ci ne s'emportent pas à la vue des cavales, et que, moins ardents que les étalons, ils sont moins sujets à hennir, et à trahir par là le secret des embuscades.

Les Sarmates peuvent, à l'aide de ces coursiers aussi rapides que dociles, franchir aisément les plus grandes distances, soit qu'ils fuient ou qu'ils poursuivent. Un cavalier en mène d'ordinaire un, quelquefois deux en laisse, et les monte alternativement, pour ménager leurs forces par cette succession de charge et d'allégement.

Dès que l'équinoxe de printemps fut passé, Constance se mit en campagne à la tête d'un corps d'armée considérable, et sous les plus favorables auspices. Arrivé au bord de l'Ister, alors enflé par la fonte des neiges, il choisit le point le plus commode pour établir un pont de bateaux, passe le fleuve, et va porter le ravage sur les terres de l'ennemi. Surpris de cette attaque, et se voyant sur les bras une armée complète, dont ils avaient cru la réunion impossible à cette époque de l'année, les barbares ne purent tenir pied, et, sans même prendre haleine, ne surent que se dérober par la fuite à ce péril imprévu.

Il en périt plus d'un dont la terreur enchaîna les pas. Ceux qui durent leur salut à la rapidité de leur course, et trouvèrent à se réfugier dans les gorges de leurs montagnes, purent, de leurs retraites, contempler le désastre de leur patrie; désastre qu'ils auraient sans doute conjuré s'ils eussent déployé pour se défendre la même vigueur que pour s'enfuir.

Tel était l'aspect de l'expédition dans la partie du pays des Sarmates qui fait face à la Pannonie inférieure. Une autre colonne, parcourant comme un tourbillon la Valérie, y dévastait avec non moins de fureur les possessions des barbares, pillant ou incendiant tout ce qui se trouvait sur son passage.

Cette immense désolation émut enfin les Sarmates; ils renoncèrent à se cacher, et simulèrent des propositions de paix. Leur plan était de profiter de la sécurité que devait nous inspirer cette démarche, et d'exécuter contre nous, en divisant leurs forces, une triple attaque assez brusque pour ne nous laisser la faculté ni de parer leurs coups, ni d'user de nos traits, ni même de recourir à la ressource extrême de la fuite.

Les Quades, que nous n'avions pas plus ménagés dans nos excursions, firent cause commune avec eux. Mais il fallait se battre de front, et leur coup de main échoua, malgré l'audace et la célérité de leurs mesures.

On fit d'eux un grand carnage; et ce qui put s'échapper n'y réussit qu'en gagnant des réduits connus d'eux seuls dans leurs montagnes. Ce succès donna du coeur à nos troupes, qui marchèrent alors en colonnes serrées contre les Quades. Ceux-ci jugeant, d'après ce qui venait de se passer, du sort qui les attendait, se présentèrent en suppliants devant l'empereur, enhardis à cette démarche par la mansuétude dont il avait souvent fait preuve en pareille occasion. Au jour fixé pour régler les conditions, Zizaïs, jeune Sarmate d'une taille avantageuse, issu du sang royal, arriva avec les siens qu'il fit ranger, pour présenter leur supplique dans le même ordre que s'il se fût agi de donner bataille. À l'aspect de l'empereur, il jeta ses armes et se prosterna ventre à terre. On lui dit d'exposer sa demande. Il veut parler, la crainte étouffe sa voix; mais ses efforts visibles pour surmonter ses sanglots avaient, pour toucher le coeur, plus d'éloquence que les discours.

On le rassure, on l'engage à se relever; il reste à genoux, et, retrouvant enfin l'usage de la parole, il implore avec insistance le pardon et l'oubli de ses torts envers nous. Alors sa suite, qui, dans une muette terreur, attendait ce qui serait décidé de son chef, fut admise aussi à faire entendre sa prière; lui-même en se relevant en donna le signal tardif, au gré de leur impatience. Tous, d'un mouvement simultané, jettent leurs boucliers et leurs traits, et, levant leurs mains jointes, s'efforcent de surpasser leur prince en démonstrations d'humilité.

Parmi les Sarmates qu'avait amenés Zizaïs, se trouvaient trois petits rois ses vassaux, Rumon, Zinafre et Fragilède, et plusieurs autres chefs qui l'avaient suivi dans l'espoir d'obtenir la même faveur. Tous, se sentant ranimés par l'heureux succès des premières instances, demandaient seulement à racheter par les conditions les plus dures le mal qu'avaient causé leurs hostilités, et se mettaient de grand coeur eux, leurs femmes et leur territoire, à la merci du gouvernement romain. Mais la clémence et l'équité parlèrent plus haut. Il leur fut ordonné de rentrer dans leurs foyers sans crainte, et de nous renvoyer leurs captifs. Ils livrèrent autant d'otages qu'on en demanda, s'engageant à obtempérer à l'autre condition dans le plus bref délai.

Cette clémence eut son effet. On vit accourir avec tous les leurs Araharius et Usafre, tous deux du sang royal, guerriers d'élite, et les premiers parmi les notables de leur pays. L'un était chef d'une fraction des Transjugitains et des Quades; l'autre, d'un parti de Sarmates étroitement unis aux premiers par les liens du voisinage et par une sauvage conformité d'habitudes. En les voyant si nombreux, l'empereur appréhenda que, sous prétexte de traiter, on n'eut l'intention d'en appeler aux armes. Il jugea donc à propos de les séparer, et de tenir à quelque distance ceux qui avaient à porter parole pour les Sarmates, jusqu'à ce qu'il eût terminé la négociation avec Araharius et les Quades.

Ceux-ci se présentèrent le corps plié en deux, suivant le cérémonial de leur pays. Nulle excuse ne pouvait être alléguée pour les atrocités dont ils s'étaient rendus coupables. Ils se soumirent donc, pour éviter de terribles représailles, à livrer les otages qu'on leur imposa; eux dont on n'avait jamais pu obtenir jusqu'alors la moindre garantie pour un traité.

Cet arrangement terminé à l'amiable, Usafre, à son tour, fut admis à solliciter séparément son pardon. Mais Araharius se récria, et soutint obstinément que le pacte qu'on venait de conclure avec lui profitait implicitement à ce prince son allié, quoique son inférieur en rang, et son vassal.

On examina la question, et il fut décidé que les Sarmates, de tout temps clients des Romains, n'étaient sujets à aucune autre dépendance, et qu'ils étaient séparément tenus de livrer des otages pour garantie de leur conduite à venir; ce qui fut accepté par eux avec reconnaissance.

Ce fut alors une affluence infinie de peuplades et de rois qui arrivaient à la file, et qui, apprenant qu'Araharius avait obtenu sa grâce, venaient aussi nous supplier d'écarter le glaive suspendu sur leurs têtes. La même faveur leur fut octroyée, et ils offrirent pour otages les enfants des premières familles, qu'ils firent venir du fond de leur pays. Ils rendirent aussi tous leurs prisonniers, et montraient autant d'affliction à se séparer de ceux-ci que de leurs compatriotes.

On reprit ensuite en considération le cas particulier du peuple sarmate, qui parut plus digne de pitié que de ressentiment. Notre intervention dans ses affaires fut pour lui d'un bonheur incroyable; et cette circonstance semble vérifier l'opinion que le pouvoir du prince enchaîne les événements et dispose du sort.

Une race indigène, forte et puissante, avait jadis eu la haute main dans ce pays; mais il éclata contre eux une conspiration de leurs esclaves: c'est la force qui fait le droit chez les barbares. Les maîtres durent succomber sous des adversaires non moins énergiques et plus nombreux.

La peur mit le trouble dans leurs conseils; ils s'enfuirent dans le pays lointain des Victohales, préférant, dans le choix des maux, le joug de leurs défenseurs à celui de leurs propres esclaves. Quand ceux-ci furent reçus par nous en grâce, les Sarmates se plaignirent de la sujétion que le malheur leur avait fait accepter, et réclamèrent notre protection directe. L'empereur, touché de leurs peines, leur adressa en présence de toute l'armée de bienveillantes paroles, leur enjoignit de n'obéir qu'à lui seul et aux généraux romains.

Pour sanctionner leur réhabilitation comme peuple par un acte solennel, il leur donna pour roi Zizaïs. Celui-ci, dans la suite, se montra digne de son élévation et de l'insigne confiance que l'on avait mise en lui. Ainsi se termina cette série de transactions glorieuses. Mais nul des impétrants n'eut permission de se retirer avant le retour convenu de tous les prisonniers nos compatriotes.

On se porta ensuite sur Bregetium. Les Quades exerçaient dans ce canton un reste d'hostilité qu'on voulait éteindre dans le sang ou dans les larmes. À la vue de notre armée, déjà parvenue au coeur du pays, et dont le pied foulait leur sol natal, Vitrodore, fils du roi Viduaire, et Agilimunde, son vassal, accompagnés des chefs ou juges de diverses tribus, vinrent se prosterner devant nos soldats, et jurèrent sur l'épée nue, seule divinité reconnue par ce peuple, de nous garder fidélité.

Ce n'était pas tout des brillants résultats qu'on venait d'obtenir: les raisons d'utilité et de morale exigeaient encore que l'on marchât sans perdre de temps contre les Limigantes, les esclaves révoltés des Sarmates, et qu'il fût fait justice de tous les griefs qui s'élevaient contre eux. Ceux-ci en effet, laissant dormir leur vieille querelle, s'étaient empressés, au moment où leurs ci-devant maîtres envahissaient notre territoire, d'en faire autant de leur côté. En un point seulement l'intelligence subsistait entre eux; c'était pour la violation de nos frontières.

Le châtiment qu'on se proposait de leur infliger était toutefois peu proportionné à la grandeur des offenses; car il ne s'agissait que de les dépayser, en les transportant à distance suffisante pour les mettre hors d'état de nous nuire. Avertis par la conscience de leurs crimes,ils sentaient que la guerre allait, après une longue impunité, retomber sur eux de tout son poids. Ils se disposèrent donc à conjurer l'orage, en mettant en oeuvre, suivant le cas, ruse, force ou prière. Mais à la première vue de l'armée ils furent comme frappés de la foudre. Croyant leur dernier moment venu, ils demandèrent la vie, offrant un tribut annuel en argent et en hommes valides, et enfin leur soumission entière. Mais leur parti était pris de refuser l'émigration, et l'on pouvait lire dans leur attitude et sur leur physionomie leur confiance entière dans les défenses naturelles du sol qu'ils avaient conquis par l'expulsion de leurs maîtres.

Le rapide Parthisque, en effet, borde d'un côté les Limigantes, et, courant obliquement se jeter dans le Danube, forme du pays une espèce d'enclave allongée et terminée en pointe, que protège contre les Romains le fleuve principal, et qui oppose dans son affluent une forte barrière aux incursions des barbares. Le sol de cette péninsule, fréquemment détrempé par les débordements des deux rivières, est humide, marécageux, et il faut une parfaite connaissance des localités pour se guider sûrement au travers des forêts de saules dont elle est couverte. Une île, détachée de ce continent par la violence des eaux du Danube, y fait annexe un peu au-dessus du confluent.

Les Limigantes, sur l'appel de Constance, passèrent fièrement de notre côté du fleuve. Comme la suite le fit voir, ce n'était pas chez eux un acte de déférence; ils tenaient à montrer que l'aspect de notre force militaire ne leur imposait point. Ils nous bravaient par leur contenance, et semblaient exprimer qu'ils n'avaient voulu que refuser de plus près.
Constance pressentit ce qui pouvait arriver. Il divisa l'armée en plusieurs corps; et pendant que les barbares avançaient d'un air d'audace, il les fit envelopper avant qu'ils s'en fussent aperçus. Placé lui-même, avec une suite peu nombreuse, sur un tertre d'ailleurs bien entouré de sa garde, il tenta de les engager, par de douces paroles, à se montrer moins récalcitrants.

Ceux-ci se consultaient, et semblaient flotter entre divers partis. Mais tout à coup, cachant la violence sous la ruse, et pensant qu'un simulacre d'humilité serait un moyen avantageux d'en venir aux mains, ils jettent au loin devant eux leurs boucliers, puis s'avancent insensiblement pour les reprendre, espérant ainsi gagner du terrain vers nous sans qu'il y parût.
Cependant le temps marchait, et le jour déjà baissant conseillait de couper court à cette indécision. On lève les enseignes, et nos soldats abordent l'ennemi avec la fureur d'un incendie. De leur côté, les Limigantes serrent leurs rangs, et se précipitent en masse compacte vers le tertre où j'ai déjà dit que se tenait l'empereur, le menaçant du geste et de la voix.
L'indignation de l'armée éclate à cet excès d'audace: en un clin d'oeil elle adopte l'ordre de bataille triangulaire appelé, dans l'argot des soldats, tête de porc, fond sur l'ennemi, et le culbute. À la droite notre infanterie fait un grand carnage de leurs gens de pied, tandis qu'à la gauche nos escadrons enfoncent leur cavalerie.

La cohorte prétorienne préposée à la garde du prince avait d'abord vaillamment soutenu l'attaque; elle n'eut bientôt plus qu'à prendre à dos les fuyards. Les barbares montraient même en succombant un acharnement invincible, et leurs cris de rage disaient assez que le plus pénible pour eux n'était pas de mourir, mais de voir la joie de leurs vainqueurs. Outre les morts, le champ de bataille était jonché de malheureux à qui leurs jarrets coupés ôtaient le pouvoir de fuir, ou qui avaient perdu quelque membre, ou qui, épargnés par le fer, étouffaient, renversés sous des monceaux de cadavres. Tous souffraient en silence.

Nul, parmi tous ceux qui enduraient l'un de ces genres de torture, ne demanda quartier, ne rendit les armes, n'implora même le bienfait d'une mort plus prompte. Serrant encore le fer de leur main mourante, ils trouvaient moins de honte à succomber qu'à se déclarer vaincus. Le sort, murmuraient-ils, et non la bravoure, avait décidé de tout. Le massacre de tant d'ennemis prit à peine une demi-heure. On ne s'aperçut que par la victoire qu'il y avait eu combat.

Immédiatement après cette vigoureuse exécution sur la population armée, les familles de ceux qui avaient péri furent tirées hors des cabanes, sans distinction d'âge ni de sexe. Ce n'était plus l'orgueil superbe d'autrefois, on descendait alors aux soumissions les plus humiliantes. En un instant on ne vit plus que monceaux de cadavres et bandes de captifs.

L'ardeur de combattre, l'avidité du butin se réveillent alors dans la troupe; elle veut exterminer tout ce qui avait fui du champ de bataille, ou s'était tenu caché au fond des chaumières. Altéré du sang des barbares, le soldat court aux habitations, renverse leurs toits fragiles, et massacre tout ce qu'il y rencontre. Nul ne trouva d'abri dans sa maison, si solidement qu'elle fût construite.

Pour en finir on eut recours au feu, et tout refuge devint impossible. Alors il n'y eut plus que le choix de se laisser brûler ou de périr par le fer ennemi, en fuyant ce genre de supplice. Quelques-ans cependant, échappés au glaive et aux flammes, se jetèrent dans le fleuve voisin, comptant sur leur adresse à nager pour gagner l'autre rive. Ils se noyèrent pour la plupart, et nos traits en atteignirent un grand nombre. L'eau du vaste fleuve fut bientôt rouge du sang de ce peuple, que deux éléments semblaient conspirer à détruire avec le fer des vainqueurs.
On ne s'en tint pas encore là. Pour ôter aux barbares jusqu'à l'espérance d'avoir la vie sauve après l'incendie de leurs demeures et l'enlèvement de leurs familles, on rassembla tout ce qu'ils possédaient de barques, pour aller à la recherche de ceux que le fleuve séparait de nous.

Conduite avec mystère, une troupe de vélites y prit place, et pénétra par ce moyen dans les retraites des Sarmates. Ceux-ci, à la forme connue des embarcations, mues par des rameurs de leur pays, crurent d'abord n'avoir affaire qu'à des compatriotes; mais le fer des javelots, qui brillait, de loin, leur révéla l'approche de ce qu'ils redoutaient le plus. Ils s'enfuirent dans leurs marais, où ils furent suivis par nos soldats, qui en tuèrent an grand nombre, et, dans cette occasion, surent combattre et vaincre sur un sol où il semblait qu'on ne pût pas même tenir pied.

Les Acimicences (c'était le nom de cette tribu) totalement détruits ou dispersés, on marcha sans délai contre les Pincences, ainsi nommés de la contrée qu'ils avoisinent. Ceux-ci n'ignoraient pas le désastre de leurs compatriotes, mais la nouvelle n'avait fait qu'augmenter leur sécurité. Cette peuplade était dispersée sur un vaste territoire, où il nous eût été difficile de l'aller chercher, dans l'ignorance où nous étions des routes. On emprunta donc pour la dompter le secours des Taïfales et des Sarmates libres.

Le plan d'opération fut réglé d'après les positions respectives, nos troupes attaquant l'ennemi par la Mésie, et nos alliés occupant chacun la partie de la contrée qui lui faisait face.

Les Limigantes, tout consternés qu'ils étaient des terribles leçons données à leurs compatriotes, se demandaient encore s'ils devaient recourir aux armes ou à la prière. Ils avaient tout lieu cependant, après ce qui s'était passé, de savoir à quoi s'en tenir sur l'alternative. Enfin, dans un conseil des vieillards, la résolution de se rendre prévalut, et à la gloire des triomphes précédents vint s'ajouter la soumission d'ennemis qui devaient la liberté â leur courage. Le peu qui en restait, dédaignant de se rendre à d'anciens maîtres qu'ils regardaient comme au-dessous d'eux, vinrent en suppliants courber le front devant des hommes qu'ils reconnaissaient pour leurs supérieurs.

Presque tous, avec notre foi pour garant, quittèrent l'asile inexpugnable de leurs montagnes, et se rendirent au camp romain, d'où ils furent dispersés au loin dans une vaste contrée, emmenant avec eux leurs vieillards, leurs femmes, leurs enfants, et le peu de ce qu'ils possédaient, dont un départ si précipité leur permit le transport.

Ces mêmes hommes, qui semblaient ne devoir abandonner leur pays qu'avec la vie, au temps où ils appelaient liberté ce qui n'était qu'une démence effrénée, se résignaient ainsi à obéir, et acceptaient un établissement paisible, assurés désormais contre les maux de la guerre et ceux de l'émigration. Ils vécurent quelque temps en paix dans cette condition, qui les satisfaisait en apparence; mais leur férocité naturelle, prenant bientôt le dessus, les poussa, par des forfaits nouveaux, à mériter enfin leur destruction entière.

L'empereur couronna cette série de succès en donnant à l'Illyrie un double gage de sécurité. L'idée lui en appartenait, et il eut l'honneur de l'accomplir. Ce fut la rentrée en possession de son pays d'un peuple d'exilés, dont le caractère mobile pouvait à la vérité inspirer quelques craintes, mais dont il était en droit d'attendre plus de circonspection à l'avenir. Et, pour rehausser encore ce bienfait, il lui donna pour roi, non pas un inconnu, mais l'homme de son choix, un prince du sang royal, non moins remarquable par ses avantages extérieurs que par les qualités de son esprit.

Cette conduite, aussi pleine d'adresse que de bonheur, releva le caractère de Constance aux yeux de l'armée, qui d'une voix unanime lui décerna pour la seconde fois le titre de Sarmatique, du nom des peuples qu'il avait subjugués. Le prince, au moment de son départ, fit assembler les cohortes, les centuries et les manipules; puis, montant sur son tribunal, entouré des principaux chefs de l'armée, il lui adressa ces paroles, bien faites pour produire sur elle une favorable impression :

"Fidèles soutiens de la puissance romaine, les souvenirs de gloire, je le sais, sont pour les coeurs courageux la plus douce des jouissances. Je veux donc, puisque la protection d'en haut nous a donné la victoire, passer en revue devant vous, sans que la modestie en soit blessée, ce que chacun de nous a fait avant la bataille et pendant la chaleur de l'action. Quoi de plus légitime, en effet, de moins suspect aux yeux de la postérité, que ce loyal témoignage que se rendent à eux-mêmes, après le succès, et le soldat de sa bravoure, et le chef de sa bonne direction?

L'ennemi déchaîné désolait l'Illyrie, et, dans sa jactance effrénée, insultant à notre absence, commandée par le salut de l'Italie et de la Gaule, il étendait bientôt ses ravages jusqu'au- delà de nos frontières. S'abandonnant sur des troncs d'arbres creusés, il franchissait ainsi les fleuves, ou les passait à gué. Mal armé, sans force réelle, et incapable de lutter contre une troupe régulière, il s'était fait craindre de tout temps par l'audace de ses brigandages imprévus, et son adresse singulière à se rendre insaisissable. Trop éloignés du théâtre du mal, nous avons dû longtemps nous en reposer sur nos généraux du soin d'en réprimer l'excès; mais il s'est accru par l'impunité jusqu'à devenir une sorte de dévastation organisée de nos provinces. C'est alors qu'après avoir fortifié les accès de la Rhétie, pourvu d'une manière efficace à la sûreté des provinces de la Gaule, tranquilles désormais sur nos arrières, nous sommes venus, avec l'aide de Dieu, rétablir l'ordre dans les Pannonies. Tout était prêt, vous le savez, dès avant la fin du printemps, pour aborder de front les difficultés d'une telle campagne. Et d'abord il a fallu protéger contre un orage de traits la construction des ponts qui nous étaient nécessaires. Cet obstacle est bientôt vaincu, et déjà nous foulons du pied le sol ennemi. Une partie des Sarmates s'obstine à combattre; il nous en a peu coûté pour lui faire mordre la poussière. Les Quades, qui prétendent les secourir, viennent avec la même fureur fondre sur nos braves légions, et sont pareillement écrasés. Enfin, des pertes énormes essuyées, soit en fuyant devant nos coups, soit en s'efforçant de nous faire tête, leur ont donné la mesure de la valeur romaine. Ils ont compris que pour eux l'unique voie de salut était la prière. Ils ont mis bas les armes, offert aux liens de l'esclavage ces mains qui avaient tenu le fer, et sont venus se jeter aux pieds de votre empereur, implorant la clémence de celui. dont ils avaient éprouvé la fortune dans les batailles.

Débarrassés de ces ennemis, nous avons abattu non moins glorieusement les Limigantes. Un grand nombre de leurs guerriers est tombé sous nos coups; le reste a cherché contre la mort un refuge dans ses marécages.

Notre triomphe était complet: c'était le tour de la clémence. Les Limigantes ont été forcés d'émigrer assez loin pour ne pouvoir désormais rien entreprendre contre nous. À cette condition, nous avons fait grâce au plus grand nombre. Zizaïs, un allié fidèle et dévoué, va régner sur les Sarmates libres. Ils auront un roi de notre main; c'est mieux que de leur en ôter un; et, ce qui ajoute à l'éclat de son avènement, c'est qu'il est l'homme du choix de ses peuples, le chef qu'eux-mêmes ils avaient élu.

Cette seule campagne aura produit quatre résultats heureux, pour vous, pour moi, et pour la chose publique. Justice a été faite des plus dangereux de tous les brigands, voilà pour l'État. Une multitude de captifs vous est échue en partage; et pour des braves c'est déjà beaucoup de la récompense conquise par leurs sueurs et par leurs exploits.

Mais il me reste encore dans mon trésor d'amples moyens de m'acquitter envers vous. Quant à moi, j'ai réussi, par mes veilles et mes efforts, à assurer à tous mes sujets l'intégrité de leur patrimoine. C'est où tendent tous les voeux, où se résume toute l'ambition d'un bon prince.
Enfin j'ai personnellement reçu ma part des dépouilles, dans cette glorieuse réitération du nom de Sarmatique, que vous m'avez unanimement, et, j'ose le dire, justement décerné."

Des acclamations extraordinaires accueillirent la fin de ce discours; et le soldat, dont l'enthousiasme s'enflammait par la promesse de récompenses ultérieures, regagna ses tentes en prenant, suivant la formule consacrée, le ciel à témoin que Constance était invincible. De retour au quartier impérial, le prince y prit deux jours de repos, et revint à Sirmium dans tout l'appareil d'une pompe triomphale. L'armée ensuite rentra dans ses cantonnements.


- Repoussés des frontières immédiates, les Sarmates ne tardent pas à revenir à l'attaque, dès l'année suivante. Ecoutons, à nouveau, Ammiens Marcellin :

Malgré tous ses sujets d'inquiétude, Constance hivernait tranquillement à Sirmium, quand son repos fut troublé par une nouvelle des plus alarmantes. Ces Sarmates Limigantes, usurpateurs, ainsi que nous l'avons dit, du domaine héréditaire de leurs maîtres, et que la politique romaine avait, une année auparavant, relégués au loin pour les mettre hors d'état de nuire, venaient de donner une preuve nouvelle de leur inquiète disposition. Ils s'étaient éloignés peu à peu des régions qu'on leur avait assignées pour demeure, et déjà se montraient sur nos frontières, se livrant à leurs habitudes de rapine avec un redoublement d'audace qu'il était urgent de réprimer.

L'empereur comprit que tout retardement ne ferait qu'accroître leur insolence. Il réunit à la hâte ce qu'il avait de meilleures troupes, et se mit en campagne aux premiers jours du printemps. Il avait deux grands motifs de confiance d'un côté, la cupidité du soldat, exaltée par les riches dépouilles remportées de la guerre précédente, lui était garante de nouveaux efforts dans celle qui allait s'ouvrir; et l'armée, de l'autre, se trouvait, grâce aux soins d'Anatolius, préfet d'Illyrie, pourvue à l'avance de toutes choses, sans recourir à aucun moyen vexatoire.

Il est constant, en effet, que nulle autre administration, avant la sienne, n'avait répandu autant de bienfaits sur nos provinces du nord. Corrigeant les abus d'une main ferme à la fois et prudente, Anatolius avait pris, avec un courage qui l'honore, l'initiative d'une réduction des impôts. Il allégea la charge énorme des transports publics, qui rendit tant de maisons désertes, ainsi que les contributions sur les personnes et les biens: c'était assoupir bien des germes d'irritation et de plaintes. Enfin tout ce pays aujourd'hui serait heureux et paisible, si plus tard, et sous les noms les plus abhorrés, le régime d'exaction n'était venu à reparaître, aggravé comme à l'envi par les agents de la perception, et par les contribuables, répartiteurs eux-mêmes: ceux-ci cherchant, par l'exagération de leurs offres, à se faire bien venir près des puissances; ceux-là ne voyant que dans la ruine de tous le moyen de s'assurer le fruit de leurs rapines. À l'état de prospérité on vit bientôt succéder les expropriations et les suicides.

Pressé de couper court aux maux de l'invasion, l'empereur partit donc à la tête d'une force imposante, et se porta vers cette fraction de la Pannonie, récemment constituée en province distincte sous Dioclétien, et qui, en l'honneur de sa fille, a reçu le nom de Valérie. Là sa tente fut plantée sur les bords de l'Ister; et il se mit à observer les mouvements des barbares. Ceux-ci s'étaient flattés de devancer sa marche en Pannonie, et, en pénétrant dans le pays au coeur de l'hiver sous le prétexte de l'alliance, de la ravager d'un coup de main, pendant que la glace du fleuve, résistant aux premières influences du printemps, ne permettait que difficilement à nos troupes de tenir campagne.

Constance commença par députer aux Limigantes deux tribuns accompagnés chacun d'un interprète, pour leur demander sans aigreur à quel propos ces courses vagabondes, et cette violation du territoire au mépris des traités, au mépris d'une paix implorée et jurée.

Ce message leur imposa. Ils s'épuisèrent d'abord en vains prétextes, et finirent par demander grâce, implorant, avec l'oubli de ce nouveau tort, la permission de passer le fleuve, et de venir exposer à l'empereur le tableau de leurs misères. Ils étaient prêts, s'il le trouvait bon, à s'aller fixer dans quelque district lointain de la circonscription de l'empire, désormais voués au culte de la paix comme à celui d'une divinité bienfaisante, et acceptant le titre et la condition de sujets.

Ces propositions, rapportées à Constance par les tribuns, comblèrent son coeur de la joie la plus vive. Il se voyait, sans conflit, débarrassé d'une de ses préoccupations les plus sérieuses. Le sentiment de l'avarice, fomenté par les cris de sa cohorte de flatteurs, trouvait aussi son compte à cet arrangement. C'était en finir, disait-on, avec la guerre extérieure; la paix allait être assurée partout; on y gagnait un accroissement de population considérable, un vigoureux séminaire de recrutement; enfin un soulagement pour les provinces, toujours empressées, par une transaction trop souvent préjudiciable à la chose publique, de racheter au prix de l'or l'impôt du sang.

Constance campa près d'Acimincum, et y fit élever un tertre en forme de tribunal. Un certain nombre de barques, montées d'hommes armés à la légère, dut se tenir en observation aussi près que possible du rivage, afin de prendre à dos les barbares, à la moindre démonstration hostile. C'était un conseil de l'ingénieur Innocentius, qui eut le commandement de ce parti.

Ces dispositions n'échappèrent pas aux Limigantes; mais ils n'en gardèrent pas moins leur attitude de suppliants, qui servait de masque à des intentions d'une autre nature.
L'empereur méditait l'allocution la plus adoucie; et se préparait à les traiter en hommes qui se repentent, quand l'un d'eux tout à coup lance avec fureur sa chaussure contre le tribunal, en vociférant le mot "Marha, Marha", qui est leur cri de guerre. Toute la multitude, à ce signal, redresse ses enseignes, et se précipite vers le prince avec des hurlements de bêtes féroces.
Lui, qui de sa position dominante vit ce formidable tourbillon se répandre par toute la plaine, et toutes ces épées, tous ces dards se tourner contre lui, jugea qu'il n'y avait pas un moment à perdre, et, profitant de la presse pour cacher son rang, s'élança sur un cheval, et s'enfuit à toute bride.

Le faible groupe qui le défendait fut taillé en pièces, ou culbuté et foulé aux pieds par les masses auxquelles il essaya de faire tête. Le siége impérial et le coussin de brocard qui le couvrait furent à l'instant mis en morceaux.

Le bruit aussitôt se répand que l'empereur a failli périr, et que sa vie est encore menacée. L'ardeur du soldat, qui ne le savait pas hors de danger, s'exalte à l'idée de sauver son prince. Il pousse des cris de rage, et, à peine armé (car on était pris à l'improviste), fond sur l'ennemi, qui se bat en désespéré.

Impatients de venger sur ces traîtres l'affront fait à leur empereur, les nôtres ne firent aucun quartier: morts, mourants ou sans blessures, tout fut foulé aux pieds; il ne fallut pas moins que des monceaux de cadavres pour assouvir leur courroux.

Les Limigantes furent tous tués sur la place, ou dispersés au loin encore, parmi ces derniers, ceux qui fondèrent un vain espoir sur leurs prières n'en furent pas moins percés de coups. La retraite ne sonna qu'après leur destruction complète. On put alors reconnaître nos pertes, qui étaient peu considérables. Nous n'avions à regretter que ceux des nôtres qu'avait surpris le premier choc, ou qui étaient tombés victimes de leur précipitation à s'exposer à demi nus.

Le coup le plus sensible pour nous fut la mort du tribun des scutaires Cella, qui s'était, dès le commencement de l'action, jeté au milieu des Sarmates.

Constance, par cette vigoureuse exécution, tirait vengeance d'un ennemi perfide, et assurait l'intégrité de nos frontières. Il revint ensuite à Sirmium, d'où il se rendit à Constantinople, après avoir pris à la hâte les mesures commandées par l'état critique des affaires. Placé là presque au seuil de l'Orient, il se trouvait à portée de remédier au désastre d'Amida et de recruter son armée, pour opposer enfin une force égale aux armements du roi de Perse; car, à moins que la Providence n'intervînt pour nous par quelque diversion sérieuse, ce dernier allait indubitablement reporter la guerre en Mésopotamie et au- delà.
Che Khan, votre humble serviteur
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